J’ouvre la porte sur son regard déjà nostalgique. C’est la dernière fois que je la verrai ici. Elle entre sur la pointe des pieds et se déchausse silencieusement, comme les enfants descendant les escaliers le soir de Noël pour aller voir sous le sapin.
Il ne me reste plus que la cuisine à ranger. Le reste du vestige de mon appartement est déjà sous cartons et à part l’éclairage de la hotte et les bougies sur la table déjà dressée, la pièce n’est éclairée que par les lumières de la rue dehors.
L’ambiance que je voulais détendue est finalement franchement morbide.
– OĂą sont Tom & Jerry ?
– Ils arrivent avec les courses.
On peut déjà entendre la souris dans l’ascenseur. Cousine part s’installer près du comptoir de la cuisine et essuie une larme errante. Venant d’elle, c’est assez surprenant. Mais elle connaît déjà mon état d’esprit. À la fin de la semaine, tous mes papiers seront réglés et je pourrais enfin partir pour Singapour.
J’ai préparé ce déménagement depuis plus d’un an déjà et j’en vois enfin le bout ! Retour aux sources, à la maison, enfin sur les bons rails professionnellement parlant.
On peut entendre quelqu’un courir. Soudain, la souris saute dans mes bras. Ses cheveux recouvrent mon visage et son parfum aux fruits rouges remplis mes narines. Ils vont me manquer. Tous. Ils étaient ma famille dans cette escale. Merci les réseaux sociaux d’ailleurs. J’étais tout seul dans cette ville à me remettre sur pied pour repartir de plus belle. L’indépendance c’est bien, la solitude, un puissant crève coeur. Donc oui, c’est une façon un peu inorthodoxe de trouver des gens biens mais c’est comme toutes choses, on s’y habitue à force.
Ils s’affairent déjà en cuisine et les mains dans les poches, je regarde. Je veux me souvenir de tout. Je veux que chaque détails restent gravé dans ma mémoire. Je veux finir cette dernière soirée avec eux comme si je mourais demain pour pouvoir renaître sous le soleil de l’est.
Cousine s’est réchauffée le coeur et rigole à pleine gorge avec Jerry des pitreries de Tom. Ce soir, tout le monde met la main à la patte. Toutes les tâches sont départagées équitablement, comme une vraie famille. La souris donne le tempo avec une playlist savamment préparée, Tom s’occupe de la viande et cousine des légumes.
Je m’insère dans ce chaos ravivé. Et tout est comme si rien n’avait changé. Un soir comme un autre, rempli d’absurdité et de gaieté.
Le dîner est délicieux, préparé avec soin, amour et la juste dose d’alcool qu’il faut pour réchauffer nos peaux. La souris joue avec mes cheveux et ma nuque. Tom étire et cale plus confortablement ses jambes sur ma cuisse et cousine me dévisage la tête posée entre ses mains, les coudes sur la table.
Cette table. Elle en aura vu des couleurs. Elle a assistĂ© Ă la première dispute entre Tom et Jerry avant que ses deux tourtereaux comprennent enfin qu’ils en pinçaient l’un pour l’autre. C’est sur cette table que traĂ®nait les restes de pizzas, kebabs, frites en j’en passe question malbouffe pendant des jours… bon d’accord, des semaines Ă dĂ©primer sur mon sort. Cette table nous a servi de bureau Ă cousine et moi quand j’ai repris du poil de la bĂŞte. Elle m’a servi a impressionner mes potentielles matchs dans ma quĂŞte de cet idyllique amour avec les 3 seuls plats que je sais cuisiner Ă la perfection. Cette table finit en beautĂ©, entourĂ©es des personnes les plus importantes dans ce chapitre de ma vie.
Avec leur soutien et leurs encouragements, j’ai remis les pieds sur Terre, ma tête dans les étoiles. Pas tellement difficile quand on est un géant comme moi. Littéralement. Je n’ai aucune idée du pourquoi du comment.
– Ton ADN a vu la dĂ©forestation et il s’est dit : allons replanter une forĂŞt de bambous gĂ©ants, ça fera sĂ»rement l’affaire !
Hahaha. Chez nous, les taquineries sont preuve d’affection. Plus facile à exprimer que nos réelles émotions. Enfin, une autre chose en plus à vivre avec. Elles savent quand même délimiter lorsque ça devient trop méchant. Pour l’instant, ça passe. Mais avec cousine, on ne sait jamais ce qui va traverser son esprit. Elle est sur le qui vive. Tout le temps.
– Quand je pense que tu es arrivĂ© brisĂ©, perdu et lessivĂ©.
– Au sourire ravageur et avec de belles histoires Ă raconter ?
– Merci pour le baume au coeur Jerry, ça commençait Ă piquer.
– Regardes-toi maintenant. Tes accomplissements. Tes objectifs se rĂ©alisent, un Ă un, et tu ne le dois qu’à ton dur labeur.
C’est vrai que j’ai galéré.
J’étais perdu, je suis allé vivre ce que les anciens appellent ma jeunesse et puis, j’ai décidé de prendre ma vie en main. Comme je l’entends. Selon mes conditions.
J’ai tracé mon propre chemin.
C’était difficile mais grâce à ça, je sais quelle route emprunter pour vivre ma vie. J’essaye de me construire. Et puis, ce n’est pas comme si je voulais arrêter de profiter, c’est juste que j’ai envie de découvrir une nouvelle façon d’apprécier.
J’ai hâte ! Tellement d’espoir et de rêves pour cette nouvelle vie. Ou plutôt pour ce nouveau chapitre.
Ça me fera du bien de retourner sous le soleil levant. Avec la familiarité qui se mélange à la nouveauté. La tradition qui enveloppera mon évolution.
Mais pour l’instant, je veux juste profiter de ce moment. Nous quatre, assis autour de cette table, entourés de cartons, à la lumière de quelques bougies, savourant chaque seconde de cette normalité qui sera un jour, enfin je l’espère, un de nos plus beaux souvenirs.
Pendant longtemps, j’ai essayé de définir le sens de ma vie, et pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr de l’avoir encore totalement trouvé. J’ai utilisé le système d’élimination pour m’aider à m’orienter. Ce que j’aime, ce qui ne me dérange pas et ce que je souhaite éviter à tout prix. Jusqu’ici, trouver la stabilité, être tranquille et respirer sans la pression familiale, sociale et de la vie en général serait comme trouver le Saint Graal.
Voyons voir ce que la suite me réserve.
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1 an plus tard…
Cette ambiance orientale, c’est ça le vrai sens de la vie.
C’est là où se trouve ma place du moins. Enfin je crois. Parce que même si je rigole et je passe un temps incroyable, j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Quelque chose cloche voilà . Mais quoi ?
Je viens d’avoir une promotion au boulot, je me suis fait une belle vie sociale ici et planté mes bagages pour de bon sous le bateau cielé de Singapour.
Ce soir, je vais manger avec des amis et collègues au restaurant. C’est un des meilleurs du coin, réputé et connu que des locaux. Le genre de diamant perdu au coeur d’une pierre cachée sous un tas de rocher.
J’ai des rencards. J’y vais doucement. À force de se brûler les ailes, on fait attention à qui on donne nos restants de plumes.
Ma vie est telle que je l’imaginais il y a de cela quelques années. Alors ? Pourquoi je peux me sentir si déphasé ?
Je fais un tour de table du regard, tout le monde rigole et l’ambiance est chaleureuse. Les odeurs sont plus alléchantes les unes que les autres. Les plats offrent des couleurs que même les palettes d’artistes auraient du mal à reproduire. Les personnes qui m’entourent sont de tout horizons, tous plus intéressants et bon-vivants les uns que les autres.
Mais depuis quelques mois maintenant, cette sensation étrange vient me hanter brusquement. Comme si je me départageais en deux. Le moi vivant le présent et l’autre, cherchant la pièce manquante à mon puzzle. Je savais bien que je n’aurais pas du consulter cette voyante en suivant les autres.
Foutue pression sociale.
Maintenant j’ai un vide dans ma vie qu’il faut que je comble. Mais elle est très bien comme elle est, ma satané de vie ! J’ai réussi tout ce que j’avais en tête. Mon plan de 5 ans ne pourrait pas être plus atteint même si j’y avais mis sur la liste randonner dans la jungle et voir des éléphants sauvages.
Alors, que demande donc le peuple ?
Prochaine Ă©tape, acheter un appartement, confirmer ma position et redorer mon blason. Et puis, ensuite, si Dieu le veut… Ou plutĂ´t comme la voyante l’a prĂ©dit…
Je sens soudain une main sur mon épaule. Son toucher est doux et prévenant et me ramène sur terre. C’est comme si une nouvelle énergie venait s’influer dans mes veines. Je me retourne.
– Monsieur Bambou ?
Ça y est. Le déclic.
Ce qui me manque, c’est ce sentiment. Ma maison.
C’est donc ça qu’ils disaient tous, on est chez soi partout tant qu’on est avec la personne qu’on aime.