Pourvu que je me trompe… Pitié. Faites que je me trompe… Je lève les yeux au ciel. Papa m’a toujours dit. “Suis ton instinct. Quand tu te trouves dans une situation merdique, qu’est-ce que tes trippes te disent ?”
Au début, je ne la sentais vraiment pas, alors j’ai décidé de la filer. De moi-même. Toute seule. Après le boulot. En rétrospective, j’aurais peut-être dû en parler à quelqu’un…
Comme là… Bah ! J’ai pris la voiture de tonton, il fera bien 2+2…
J’arrive au bateau. Avant de grimper dessus, je dois enjamber le tas d’algues.
C’est. Dé. Gueu. Las. Se !
Un bruit sourd me rappelle à l’ordre. Je descends à la soute.
– Zoé. Lâches ton arme.
Le briquet brille sous le reflet du sang. Elle enlève la capuche du gars mais je ne regarde qu’elle. Zoé et son foutu briquet.
Quand elle a une idée en tête, elle va jusqu’au bout ma parole ! Rien ne peut l’arrêter, elle met le feu ! Bientôt littéralement en plus…
– Pourquoi ça pue la pisse dans cette carcasse de bateau ? On dirait que quelqu’un a vomit ses tripes…
– Je gère mal la pression d’accord ?!
Le gars assis en plein milieu de la pièce, c’est Wilfried. Il couine comme un bébé et même si je pose enfin mon regard sur lui, il continue de se faire dessus, brunissant ses kakis.
– Mon père répétait souvent le Psaume 41:9. “Celui là même avec qui j’étais en paix, qui avait ma confiance et mangeait mon pain, lève le talon contre moi.” Il me prévenait toujours, avant de forcer la porte de ma chambre…
– Merde Zoé ! Ton père ? Quoi ? Le cas classé… avec le gars dans le foutu ravin… C’était toi ?
– Ma mère venait d’apprendre son cancer. Elle ne voulait plus vivre dans la peur, elle avait déjà à se préoccuper… Elle m’a demandé de la soulager un peu, de l’aider comme je le pouvais…
– Et du coup, tu as zigouillé des gars ? Pour quoi ? Sauver ta mère ?
– Personne n’allait le faire… Il fallait bien que quelqu’un s’en charge.
– Ok. Zoé. On va arranger ça. Recules toi de Wilda et fermes ton briquet.
– Tu ne peux plus rien y faire. Vas t’en. Sauves-toi.
– Tu vas faire quoi, vous foutre le feu à toutes les deux ?
– OUI ! Elle est complètement tarée ! Elle a foutue de l’alcool sur nous deux !
– Ta gueule putain !
On s’écrit toutes les deux à l’unisson. Wilfried se la ferme.
– Allez Zoé… Tu ne peux pas partir comme ça…
– Lévitique 9:24 “Le sacrificateur brûlera cela sur l’autel. Toute la graisse est l’aliment d’un sacrifice consumé par le feu, d’une agréable odeur à l’Eternel.” C’est la seule solution.
– Non ! Tu ne peux pas m’abandonner ! Pas moi !
– Mais de quoi tu parles ? C’est la plus longue conversation qu’on ait eu, tu ne sais rien de moi…
– Je n’ai pas besoin de te connaître pour savoir qui tu es.
– ça n’a aucun sens.
– Tu es ma partenaire. Tu joues toujours avec ton foutu briquet. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Quelle merde ce truc. Tu veux toujours contrôler parce que tu n’arrivais à rien étant petite. Tu es généreuse, tu te soucies des autres. Tu veux protéger les femmes contre les malfrats. D’accord, tu ne t’y prends pas super bien… Mais tu as du cœur… Pourquoi aller chercher le cœur de Loïc et le déposer à côté de son corps ou sinon ?
– Je voulais voir s’il était noir… Comme son âme.
– Oui enfin… Je ne crois pas que ça marche comme ça… Mais ce n’est pas la question ! Laisses-moi t’aider…
– Pourquoi ?
– Tu es la perle de mon huître…
– Quoi ?
– C’est mon tonton qui dit ça… Ecoutes, je ne vais pas te mentir. Oui, la situation est grave, mais on va s’en sortir… Ensemble. Tu es ma partenaire, je suis là pour toi.
Un gémissement me rappelle où je suis.
– Mais Zoé… Je ne peux pas te laisser faire ça.
Un nuage recouvre son regard.
– Dis-moi, tu crois vraiment avoir gagné la manche Théa ?
– Quelle manche ? A la fin de la formation, on devait être les héros de la nation ! Toutes les deux ! Ensemble ! On devait gagner ensemble !
– Je suis l’héroïne des femmes battues, maltraitées, abusées et traitées comme des moins que rien. Toi-même tu l’as dit… Ces merdes, ils le méritaient !
– Ce n’est pas une raison ! On est flic avant tout !
– Je suis femme avant tout.
Elle soulève son bras et allume le briquet.
Wilfried essaye de souffler sur la flamme pour que ce cauchemar s’arrête. Quel abruti ce mec…
Zoé soulève son arme et la pointe vers lui…
– Zoé !!!
Un coup de feu part.
Je recule.
Nos visages se figent.
Bizarrement, le temps s’arrête.
Une seule pensée traverse mon esprit.
Un bel après-midi de printemps, dans le jardin.
Mon père me jette en l’air puis me rattrape.
Je suis en sécurité.
Mon rire fuse, bruyant, insouciant.
Je suis aimée et heureuse.
Papa…
– Théa ??!
Tonton Loupiot m’a retrouvé !
Je m’élance et saute sur Zoé. Je ferme le clapet du briquet et l’immobilise au sol. Elle ne se débat pas.
– Je suis désolée… Je suis désolée Zoé… Je ne pouvais pas te laisser mourir…
Tonton Loupiot détache Wilfried toujours en train de chialer.
Je lève la tête et aperçois l’autel près du hublot. Je m’y approche.
Quelle horreur.
Même si c’est disposé élégamment (oui, moi aussi je connais des grands mots d’abord !), ça reste… Beurk !
La boucle d’oreille de Boris, le percing d’Ivan, la chaîne de Baptiste… Une gourmette qui doit appartenir à la tête sur mon bureau… Ah oui ! Sans compter le doigt avec la chevalière de Loïc… Non mais elle a cru quoi ? Que c’était des cadeaux ?
…
Deux mois plus tard…
Au centre correctionnel.
– Regardes Zoé ! Je t’ai emmené des oranges !
Fin.