Saison 1 / Episode 12 : La seule chose de sûre dans la vie, c’est qu’elle a une fin.

Poppy revient me chercher devant la maison.

L’état de la mamie de l’arrêt de bus s’est aggravé. Alors, je vais passer la journée à lui lire des contes. Comme elle faisait pour aider sa petite sœur à s’endormir.

Sauf que. Je n’ai pas les contes d’Andersen ou les fables de la Fontaine moi… J’ai les contes du Viêtnam qui explique comment les tigres ont eu des rayures, l’histoire du ver à soie ou du bambou à cent nœuds.

Aujourd’hui, le visage de Poppy est couvert de nuages.

– ça va Poppy ?

– ça va.

Merde. Le sérieux lui teint le visage d’une couleur grisâtre.

– Tu n’as pas pu voir la langue de Louis ?

– Non.

Ok. Bon. Elle n’a pas l’air d’humeur à vouloir rigoler aujourd’hui. Hier, en laissant la mamie dans sa chambre, j’ai vu ma british sortir d’une salle de réunion, avec une famille.

C’est vraiment la merde cette histoire de virus. Je comprends mieux pourquoi on traite les personnels soignants de héros maintenant.

Je veux lui faire un câlin mais je sais que quand elle en aura besoin, elle saura me le dire. Et dès qu’elle le fera, je lui sauterais au cou et l’agripperais comme un singe pendu à son bananier !

On dirait qu’elle fait comme un exercice mental pour se préparer à ce qu’elle s’apprête à endurer. Je me promets que je trouverais une solution pour la faire rigoler. Avec ma folie, il y a forcément moyen de faire quelque chose.

On s’approche plus de l’hôpital et je comprends qu’on rigolera plus tard, quand cette journée sera finie.

L’ambiance s’alourdit davantage dès qu’on y rentre, on sent quelque chose de différent.

On rentre dans un monde intermédiaire, dans un univers parallèle… Ah ouais merde, cette crise sanitaire, elle est bien réelle.

Le stress et la panique sont si palpables que je vous jure qu’on croirait qu’ils se matérialisent à côté de chaque personne. Comme des fantômes voulant nous hanter.

Je souhaite bon courage à Poppy et repère le fantôme contre lequel je veux toujours autant me frotter. Je l’agrippe par la manche et l’embarque dans une réserve.

Je m’installe sur une table de réapprovisionnement et le rapproche contre moi pour un câlin.

Nguyen ne résiste pas, il recule sa tête et me regarde bizarrement.

– Quoi ?

– Tu as crié dans tout l’hôpital que j’étais ton otarie hier ?

Ah oui… Merde…

– Je suis sensé devenir un médecin respecté…

– Bah, tu peux l’être tout en étant mon otarie…

– Tu ne peux pas continuer à jouer avec moi comme ça.

– Je ne veux plus jouer, je veux être avec toi.

– Comment savoir si cette fois, quand tu auras peur, tu ne disparaîtras pas à nouveau ?

“N’attendez pas […] pour dire à vos êtres chers à quel point vous les aimez…” Les paroles de la mamie de l’arrêt de bus me reviennent en mémoire.

– Je…

– Nguyen ! On a besoin de toi !

Une urgence éloigne mon otarie de mon corps et je suis laissée en plan dans la réserve.

Je prends le temps de reprendre mes esprits. J’y connais rien moi, à ces trucs à l’eau de rose ! Je ne suis pas sensée choisir un endroit spécial ou un moment précis pour le dire ? J’ai besoin d’aide ! Mais qui appeler ? Certainement pas Manon ou Alice… Ces deux croqueuses d’Hommes là, merci bien… Poppy avec le lécheur… Non catégorique. Ambre ou Kaori ?

Je sors de la réserve pour tomber sur un chirurgien.

– Vous ! L’infirmière ! On a besoin de vous au bloc opératoire ! N°3 ! Qu’est-ce que vous fichez à rester planté là ! Go, go, go !

Je regarde autour de moi. C’est une blague ?

– Non mais… Je ne suis pas…

– Dépêchez-vous !

– Je ne suis pas infirmière !

– Vous savez compter ?

– Je suis bridée ! Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Très bien alors ! Vous compterez les champs chirurgicaux utilisés !

– Quoi ? Vous êtes sûr ? Non, mais…

– Allez-y !

J’entre dans le bloc opératoire. Le patient est déjà tout recouvert, on me tend un bloc note et on m’explique ce que je dois faire. Tout le monde se serre contre la table d’opération, je n’y vois presque rien. Il commence à ouvrir et travailler l’intérieur de la poitrine. ça sent le porc grillé. Et pas la bonne odeur d’un barbecue de chez ma sœur.

J’en reviens pas d’être là. C’est un peu comme si tu rentrais dans la maison de Dieu. C’est pour ça qu’ils ont autant la grosse tête. Le chirurgien en train de palper le cœur du patient, il a littéralement sa vie entre les mains. C’est… envoûtant.

Le cœur repart. Sur l’écran, on peut mieux le voir. Il danse à son propre rythme, à sa propre cadence, à son propre tempo… Je sais que tous ces mots veulent dire la même chose. Mais bizarrement, le temps s’arrête. C’est juste une discussion entre les battements du cœur et la vie extérieure.

Il est têtu et repart en choc.

16 minutes après, le chirurgien s’arrête.

Le patient est mort. Une infirmière le referme. Elle découvre son visage.

La mamie de l’arrêt de bus.

Elle était là.

Juste là.

Bien vivante.

Et maintenant, on dépêche son corps à la crémation.

Elle est morte. La mamie de l’arrêt de bus est morte.

Je m’assoie sur le sol.

Ou plutôt mes pieds se dérobent de mon corps.

La mamie est morte…

Fin de Saison.