J’ai commencé à faire de la livraison de bouffe à domicile.
Comme le confinement continue, les restaurants ont trouvé la solution pour ne pas faire faillite.
Du coup, je n’ai qu’à grimper sur mon vélo et faire la messagère entre la bouffe et les gens trop fainéants pour faire la cuisine.
C’est aussi un bon moyen pour rendre visite à mon petit grain de riz Kaori. Apparemment, pour elle, le confinement rime avec explosage de bidon. Cette meuf, c’est un estomac ambulant. C’est comme ça que Manon l’a rencontré et c’est comme ça qu’elle nous l’a ramené.
Elle fait aussi partie de la team du coup. Elle et son ventre rempli de riz. Nous les jaunes, on aime le riz. Le riz, c’est la vie. C’est pour ça que je lui ramène un sac rempli de sushis et de makis. Et qu’à sa vue, elle me sourit.
Un jour, je vous raconterais comment elle nous a fait à toutes sortir les yeux de nos orbites en engloutissant 50 rouleaux de printemps sans broncher.
Mais pour l’instant, je dois aller récupérer un plat de pâtes al dente pour le ramener à l’hôpital. Poppy n’a pas cessé de travailler et j’ai promis à sa mère que je veillerais sur elle.
L’amitié de la famille de Poppy et de la mienne, elle remonte à loin. Nos parents ont vécu la Guerre ensemble au Vietnâm avant d’attérir ici. On a beau faire nos chemins chacune de son côté, quand les temps sont durs, on peut compter l’une sur l’autre pour se serrer les coudes.
Je salue les infirmières en passant dans les couloirs pour apporter de l’énergie à ma british préférée. Je m’assure qu’elle avale bien quelques bouchées avant de repartir. Je ne suis bénévole là bas que 3 jours par semaine. Le reste du temps, il faut bien bosser.
Au loin, j’aperçois à nouveau Nguyen. Le revoir comme la dernière fois aux urgences, ça me rend toute choses, il n’y a pas à dire.
Je prends mon courage à deux mains pour enfin aller lui parler quand une infirmière me prend de vitesse, lui sourit et lui pose sa main sur son avant-bras. Il ne la repousse pas.
Non mais, c’est qui cette guenon ?!
Poppy suit mon regard.
– Ah mince. Tu te souviens d’Amanda ?
– La poufiasse de service qui s’est tapée tout le lycée ?
Poppy rougit, embarrassée. “Oui, elle c’est son équivalent à l’hôpital.”
Quoi ? Je vois rouge ! J’avais raison, ce connard m’a bien trompée ? Non mais j’hallucine ! Ce salaud !
– Attends, attends, tu ne sais pas vraiment ce qu’il s’est passé. Poppy essaye de me raisonner.
Au même moment, mon téléphone sonne. J’ai une commande à livrer.
Tiens tiens, je connais cette adresse… Pourquoi déjà ?
Ah oui ! La mamie que j’ai aidé à l’arrêt de bus ! Il faut lui livrer une commande drive.
Je rassemble mes affaires, bouillonante. Poppy retourne au travail en me disant de ne pas m’en inquiéter.
Je jette un dernier regard amer et plein de colère vers Nguyen.
Comme si on était encore connectés, son regard trouve le mien, il en est tellement surpris qu’il recule d’un pas.
Je sens les larmes me monter aux yeux. Il faut que je m’échappe.
Je me dépêche vers la sortie et grimpe sur mon vélo pour aller retrouver la mamie.
Je pédale tellement vite que mes cuisses brûlent sous le feu de l’exercice.
Vous savez quand vous vous répétez qu’il ne faut pas penser à quelque chose et que ça vous fait psychoter encore plus dessus ?
Quand mes yeux rencontrent enfin la petite mamie et que je vois qu’elle se souvient de moi, c’est comme si un pansement instantané s’était mit sur mon petit coeur blessé.
Elle me fait de la place pour que je rentre ranger ses courses. Elle s’assoie à sa petite table de cuisine et continue à feuilleter son vieil album photo.
– Dites moi madame, qu’avez-vous là ?
– Ahhh ! Mes photos de quand j’étais plus jeune ! Je n’étais pas à croquer ?
Même en noir et blanc, le papier jaunit par le temps, on peut distinguer son beau visage.
– Vous avez pris cette photo quand ? Tout à l’heure, avant que je vienne vous voir ?
Elle dirige son visage qui ressemble désormais à celui des chiens tout fripés dans la pub de crème anti-âge et me sourit tendrement.
– Vous êtes bien gentille mon enfant ! Non non non, ça c’était quand nous étions en Guerre, le jour de la libération des camps. On avait tout préparé pour fêter l’arrivée des détenus et festoyer correctement ! Et puis, les trains sont arrivés. Les matelas de fortune transportaient les corps tout desséchés des pauvres juifs. J’avais beau avoir 4 ans, je m’en souviens comme si c’était hier. On a aidé comme on a pu. Certains ne pouvaient plus manger même après avoir été affamés pendant des jours, des semaines entières. Leurs corps puaient comme si ils s’étaient baignés dans leur excréments. Ils n’avaient même pas la force de se réjouir, de sourire ou d’être soulagés tellement ils étaient traumatisés. Leurs regards. Jamais je n’oublierais leurs regards.
Je continue de me tenir là, mon paquet de brioche à la main, désemparée.
J’ai mon chez moi. Je suis en bonne santé et j’ai toujours de quoi manger. Plus jamais je ne me plaindrais de toute ma vie.
à suivre…