J’ai commencé mon boulot !
Après une semaine de formation barbante avec un sentiment grandissant que je ne suis pas là à ma place, je traîne mes pieds pour arriver au travail pile à l’heure.
Moi qui d’habitude fait en sorte d’arriver au minimum 15 minutes à l’avance, je me vois courir après le dernier tram pour ne pas être en retard.
Donc. Evidemment, je ne sais rien encore des tâches à accomplir. Je passe mes journées, la main levée, à attendre mon tour pour qu’on veuille bien me montrer les manipulations à faire sur l’ordinateur de malheur. Pourquoi ?
Pourquoi Seigneur ? Pourquoi avoir inventé ces outils de malheur ? Qu’est devenu le bon vieux stylo et papier ? Pourquoi je ne suis pas née avant ? Quand tout était plus simple. Ou plus dur. Ou plus clairement injuste. C’est vrai quoi, vous croyez que je n’ai que ça à faire moi, de décrypter le racisme à chaque intonation de voix dans vos blagues douteuses ?
Heureusement que je ne suis pas que la seule asiatique du boulot à l’entreprise. Evidemment, 5 contre 500, on va forcément se regrouper ! Enfin.
Du coup, la main levée, j’attends tranquillement mon tour.
Pour patienter, je regarde les affichages aux murs. Il y en a un qui m’interpelle plus que les autres.
Apparemment ça se voit. Quand tu vas au boulot à reculons. Quand tu ne veux pas venir ici et que ça te déprime clairement de te lever le matin en pensant à la journée que tu vas avoir.
Mince. Je me recale bien contre mon siège et affiche un sourire factice sur mon visage. Tu crois qu’ils l’ont remarqué depuis que je suis là ? Et si ils se décidaient à me virer ?
J’ai besoin d’une glace.
Il y a ce tout petit glacier artisanal et bio niché dans une rue de la vieille ville. Je vais y passer un tour après cette journée de boulot. C’est bien mérité. Bah quoi ? C’est du sport de rester la main levée d’abord !
Je descends du tram toute heureuse à l’idée que la journée est enfin finie et que je vais pouvoir avoir très vite mon plaisir sucré !
Pas de queue ! Génial ! Et en plus de ça, il me reconnaît le glacier !
– Laissez-moi deviner… Une coupe à la menthe toute seule et dans un pot !
– Ah et bien monsieur… Si vous me prenez par les sentiments quoi… Comment résister ?
Il rigole. Il a un joli sourire et un accent du Sud. C’est fou ce qu’on peut ressentir comme tendresse pour une personne qu’on ne connaît pas du tout, mais que l’on côtoie presque tous les jours.
Son fils arrive de la réserve au comptoir.
– Vous n’essayez toujours pas ma bonne glace à la menthe et aux copeaux de chocolat ?
– Pourquoi gâcher la perfection au juste ? je lui réponds. Lorsque l’on a trouvé chaussure à son pied, on ne va pas acheter une nouvelle paire de chaussures !
Les deux glaciers s’échangent un regard entendu et sourient. Ils se retournent vers moi et presque à l’unisson me lancent : “Pas mal ces nouvelles chaussures !”
Je baisse les yeux vers mes nouvelles derbies bordeaux toutes scientillantes. Bref. Sans commentaires.
Je leur retourne leur sourire moqueur et je les salue de ma petite cuillère en bois.
Vous savez quand vous marchez dans la rue et que vous êtes tellement concentrée que vous ne calculez rien autour de vous ?
Evidemment, vous n’êtes pas ici pour rien, vous vous doutez bien que je rentre dans quelqu’un. Tsiou.
Et ma première réaction c’est : Ma glace ! Ma glace ! Ma glace ! Non mais pas ma glace quoi !
J’avoue. J’aurais peut-être pu penser à comment cette situation allait affecter le gars en face de moi.
En même temps, il aurait pu regarder où il va quoi ! Non mais c’est fou ça, de rentrer dans les gens comme ça, quand on a rien d’autre à faire ! Ce n’est pas Paris ici !
Oui. Bon. Je réalise mon hypocrisie. Mais quand même. C’est de sa faute à lui. C’est comme ça et c’est tout. Vous savez maintenant pourquoi je suis toujours célibataire.
Je vois donc ma glace tomber. Et là. Par le plus grand des miracles. Mon percurteur l’a rattrape in extremis.
Si ce n’est pas là la preuve que Dieu existe, il va falloir qu’on me dise ce que c’est.
Je relève les yeux. Nguyen ?
Je cligne des yeux. Attends, je rêve. C’est vraiment Nguyen ?
Il se tient devant moi, sa carrure d’homme me surplombant. Un sourire s’étire sur son visage.
C’est bien lui.
Nguyen.
Le seul autre vietnamien de mon école. La dernière fois qu’on s’est vu, il entrait en médecine.
On n’était que des gosses à l’époque, mais franchement, il était déjà canon.
Je papillonne des yeux et lui sourit à mon tour.
Nguyen…
à suivre…